Emmanuel Graff : J’ai passé mon enfance à côté de l’usine d’Uckange, la maison familiale se situait route de Thionville et le jardin donnait sur l’arrière de l’usine. Puis la famille a déménagé à Thionville dans un quartier ouvrier non loin de l’usine ultra-moderne bien connue qui a finalement fermé en 1977. Le monde usinier était pour moi autant familier que mystérieux car dans ma famille personne n’y travaillait directement. L’usine était à côté mais j’en ignorais totalement les rouages, industriels et humains. Cette sorte de familiarité et de distance avec le monde usinier est sans doute à l’origine de mon envie de suivre la disparition progressive de la sidérurgie en Lorraine entamée dans les années 70 de manière spectaculaire et dont j’avais filmé en 1991 le processus de fermeture de l’usine d’Uckange précisément, celle que j’appelais « mon usine ». Le travail du fer était le projet commun de cette région et ce far West français était une aventure humaine collective incroyable, avec ses immigrés venus des 4 coins de l’Europe. La fin de cette histoire collective ne pouvait être que dramatique en raison de sa toute puissance indiscutable : on faisait du fer en Lorraine comme du vin en Alsace ou du charbon dans le Nord. La fin de l’industrie fut un traumatisme individuel et collectif terrible avec beaucoup de silence. Ce silence, il se sent fortement dans des endroits comme les friches industrielles, et plutôt que de filmer uniquement des anciens de l’usine d’Uckange comme nous le projetions au départ du projet en 2003, nous sommes allés sur ces endroits pleins de bruits, de fureur, et de cendres pour y interroger le rapport à l’histoire qu’illustre ces friches impressionnantes.
Stéphane Bubel : Pour moi l’aventure du film a commencé avec la création de La bascule. C’est mon associé de l’époque Lino Tonelotto qui a d’abord suivi le projet d’Emmanuel et par un concours de circonstances, je m’y suis impliqué en tant que co-auteur. Ma rencontre avec Emmanuel a été le moteur de ce film. C’est pour cette raison qu’il en est devenu un des personnages et qu’il nous fait découvrir cette histoire à partir de ses rencontres.
En quoi le patrimoine industriel représente un enjeu de mémoire aujourd’hui ?
Emmanuel Graff : Le patrimoine industriel en Lorraine est partout présent, sous forme souvent de friches tristes à l’entrée ou au centre des agglomérations, donc il est source d’interrogations ou même de rejet de la part des générations qui n’ont pas les clés de sa compréhension. A Uckange par exemple les gens souvent parlaient du U4 comme la verrue qui rouille alors que le lieu était jugé par des spécialistes comme en très bon état pendant les 14 ans d’attente que le projet de site mémoriel se réalise. A Longwy on connaît tout le débat pendant 20 ans environ autour du haut fourneau couché, le seul au monde comme disent certains. Je suis allé en 2005 présenter mes travaux d’images dans des classes d’enfants à Rombas et Uckange. Beaucoup d’enfants ont été surpris de découvrir que sur les friches en bas de leur école, quelqu’un de leur famille y avait travaillé. Preuve qu’il faut s’interroger sur cette transmission ou cette absence de transmission. Que s’est-il passé ici pendant 2 ou 3 siècles ? Beaucoup de jeunes n’ont ont qu’une très vague idée alors qu’à l’inverse, pour les anciens il s’agit d’endroits souvent traumatisants. Pour certains cadres par contre, il peut s’agir d’un patrimoine d’un réel savoir-faire digne d’être transmis. Enfin, pour d’autres encore, c’est le patrimoine humain qui doit être connu. Mais quelque soit l’angle de transmission, il y a des réticences ouvrières quand il s’agit de consacrer de l’argent public à des travaux qui ne rapportent rien apparemment de concret, dans une région où le chômage est très pesant. Alors les enjeux de mémoire sont à la croisée du passé : comment considère-t-on en Lorraine le passé industriel en rapport à l’avenir ? La mémoire industrielle a-t-elle un rôle même symbolique à jouer pour demain ?
Stéphane Bubel : Oui, c’est là que repose le nœud de l’intrigue du film. La Lorraine a subi un nombre incroyable de fermetures d’usine. À l’heure où je vous parle, c’est Gandrange qui ferme et suivra ensuite très certainement Florange. Notre propos était de nous situer après les fermetures, non pas qu’elles ne nous touchent pas mais il existait déjà de nombreux documentaires sur ce sujet ou sur le destin des ouvriers lors des restructurations. Notre objectif était de montrer ce que deviennent les lieux et comment on transforme ou pas une usine en patrimoine. Nous avons été surpris par la vivacité des débats et par les difficultés à considérer une usine comme élément du patrimoine. Pour un château ou pour une église, le problème ne se pose pas de la même façon. Ce type de bâtiment se suffit à lui-même mais pour une usine, le regard posé n’est vraiment pas le même. On a l’impression qu’elle ne peut être que moche, triste et sans intérêt architectural. C’est assez incroyable, il aura fallu l’intervention d’un artiste d’art contemporain du niveau de Claude Lévêque pour que le monument U4 puisse exister. C’est son travail de lumière qui permet quelque part sa sauvegarde. Il faut espérer qu’un jour, le patrimoine industriel trouvera sa propre autonomie en offrant de façon directe un accès à la culture et à l’histoire ouvrière sans devoir passer par l’art. Pour autant, le travail de Claude Lévêque est remarquable. Il a su saisir par sa sensibilité le poids émotionnel de cette histoire et magnifier le haut-fourneau. Mais pour une œuvre remarquable sur le fonds et la forme, combien de lieux défigurés qui finalement n’apportent que la confusion ?
Comment s’est fait le choix de vos intervenants ?
Emmanuel Graff : Je suis originaire du pays thionvillois et ai vécu quelques années d’enfance à Uckange, puis Thionville plus longtemps. Je reviens très régulièrement sur place depuis mon départ à l’âge de 14 ans vers la Suisse en 1979. J’y ai donc un réseau d’amitiés. Parmi ces gens, une majorité de personnes liées au monde usinier. Nous avons choisi des gens très divers, aussi bien par leurs activités, de leur origine, leur âge, que leur rapport au patrimonial. Il y a par exemple dans le film des anciens d’origine italienne qui s’opposent à la réhabilitation des friches, un ancien cadre vosgien d’origine qui au contraire prône leur conservation, des jeunes d’origine maghrébine fils d’ouvrier, des artistes, des politiques, des chercheurs, des passants, etc. Nous avons choisi un panel large au niveau des opinions sur la réhabilitation des friches, mais ciblé sur le plan de l’intérêt : tous ont un avis sur la question et le développent de manière passionnée, avec recul ou implication. Les intervenants ont été interrogés sur quelques années (tournages entre 2005 et 2008) saisons différentes. Parfois aussi, nous avons fait des rencontres sur les lieux de mémoire.
Stéphane Bubel : Nous avons fait le choix de partir des détracteurs ou de ceux qui n’étaient pas convaincus, puis de donner la parole à des personnes qui ont pris du recul sur ses lieux, tels que le dessinateur Baru ou la députée Aurélie Filippetti qui se sont servis de cette histoire, de ces personnages et de ces lieux comme source d’inspiration à leurs bandes dessinées ou romans. On a ensuite suivi les acteurs de cette réhabilitation. C’est en suivant leurs travaux sur plusieurs années que l’on a pu montrer l’étendue des problèmes que posent les reconversions mais aussi les solutions qui y sont apportées.
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